Beyond theSpeed of Spirit

What Else?

De la MartinLogan au biberon « Duru »

Portrait illustré d’Alain Duru enlacé à une MartinLogan Prodigy au coffret en merisier, sur fond blanc.

Cet article sorti de nulle part est en fait à sa juste place sur Beyond.

Au départ, une paire de Quest majestueuses qui s’ébat dans notre salon, un gros Classé CA-201, réparé à plusieurs reprises par le père d’un ami proche (Daniel, merci, Flint également), couronné d’un préampli dont le rôle dans l’Odyssée — pas celle de Nolan, le poème d’Homère — a été supprimé à la dernière minute. Je veux parler du Meridian 861, un simple V2, mais tout de même. Un préampli-processeur numérique, pour être précis, dont les ambitions débordaient assez largement le home cinéma.

C’était naturellement la meilleure chaîne du monde. C’était la mienne…

Mais la vie est ainsi faite que des tentations étranges peuvent parfois vous détourner du beau et du bon, au gré des aléas de l’existence et de ses facéties. Bref, dans un moment d’excitation, on se dit avec ma moitié d’alors que les grands panneaux qui trônent dans le salon pourraient peut-être signer leur reddition et laisser la place à des cocons spatiaux, aux qualités promises comme précisément « extraterrestres », et on craque pour deux Devialet Phantom Gold.

Justice a déjà été rendue, le jugement lapidaire, la peine purgée…

Pas besoin d’y passer des heures, de prétendre avoir pu échapper à l’évidence : l’affaire était entendue en l’espace de quelques mesures. Aucun rapport, en aucune façon. Les Devialet peuvent décocher des uppercuts à distance, mais il n’est pas en leur pouvoir d’enchanter l’espace, de faire naître la vie au beau milieu d’une pièce que l’on aurait jurée vide un instant auparavant.

Le constat est irréfragable et les deux Phantom Gold qui habitent notre intérieur huppé avec tant de justesse sont bien incapables de produire l’émotion de nos Quest disparues. (Même pas des Quest z ou des reQuest.) Alors on se console avec des chiffres et des décibels à la tonne, mais le cœur n’y est pas et, les yeux mi-clos, je me prends souvent à revenir vers une écoute mythologique de Rey’s Theme, de la Folia ou d’un Stabat Mater…

Les années passent et survient l’opportunité d’une paire de Prodigy, quelque chose de parfaitement « insane », proposée à un prix qui tord littéralement le sens commun et paraît si stupidement abordable — le commun des mortels vous prend en revanche pour un fou, les enceintes à plus de 3 000 € ne sont toujours pas du domaine du rationnel pour une partie croissante de l’humanité — qu’un mélange de méfiance et de quasi-culpabilité emboîte le pas aux petits papillons que vous avez dans l’estomac.

Je suis très, très proche de passer à l’acte ; les circonstances d’alors préviennent ce grand saut, ou plutôt ce retour vers un passé glorieux. Cela ne change rien à l’affaire, et je suis récemment revenu sur le théâtre de mes recherches, devenu plus favorable encore avec des électroniques capables de driver avec brio des enceintes réputées « impossibles ».

On a donc collecté des données éparses pour recréer un Hall of Fame dédié à MartinLogan et aux paires mythiques aujourd’hui disponibles, jusqu’à vous livrer cet outil d’aide à la décision. Trente ans de panneaux, des générations qui se ressemblent assez pour entretenir quelques confusions, des prix dont on voudrait comprendre s’ils signalent une opportunité ou les premières mensualités d’un désastre ; et, au milieu de tout cela, une question finalement assez domestique : qu’est-ce qu’on peut raisonnablement faire entrer chez soi ?

Le budget, la pièce, l’amplification, le risque que l’on est prêt à prendre. Des paramètres relativement simples, dont les combinaisons ouvrent parfois sur des scénarios inexplorés. Ce tableau, j’avais envie de le faire depuis longtemps. Il me sert, il va m’aider à réfléchir. On le mettra à jour.

À vous de jouer.

MartinLogan — le guide des occasions

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Alain Duru, ou le biberon de Terpsichore

Il faut revenir un peu en arrière. Au-dessus de Terpsichore, à Bordeaux, il y avait mon appartement d’étudiant ; en dessous, un monde où se croisaient les plus fines oreilles de la ville et où l’on apprenait une bonne partie de ce que l’on savait. Le voisinage avait ses avantages. Il avait aussi ceci de redoutable que le beau et le bon, déjà, ne se tenaient jamais très loin.

Alain Duru. Une oreille magistrale et une personnalité prodigieuse de la haute fidélité, dont j’ai eu le bonheur d’être l’ami ; quelqu’un de très proche des grandes maisons du son, et qui appartient pour moi à cette histoire au moins autant que les machines dont je me souviens. Les machines ont des références, des millésimes, des caractéristiques que l’on peut mettre en colonnes. Alain, dans un tableau, ça aurait été un peu plus compliqué.

Le biberon « Duru », donc. Une manière de dire d’où vient ce goût, comment il s’est formé, auprès de qui ; car les oreilles ont elles aussi leur enfance, même lorsque l’on est déjà assez grand pour avoir un appartement au-dessus d’un magasin de haute fidélité et assez déraisonnable pour trouver ce voisinage parfaitement naturel. À Terpsichore, on croisait les plus fines oreilles de Bordeaux, on apprenait, on découvrait. Et l’on ne ressortait pas de tout cela avec la seule idée qu’il fallait acheter une meilleure chaîne. On en gardait une sensibilité à la musique. La nuance n’est pas mince.

Alain Duru, lunettes et écharpe, dans le cadre de Terpsichore à Bordeaux, entouré de matériel de haute fidélité.
Terpsichore, Bordeaux. Alain Duru, une oreille magistrale, une personnalité prodigieuse.

Par ces rencontres, j’ai aussi eu le bonheur d’échanger à de nombreuses reprises avec Christian Ungerer, chez Audio Quartet, qui connaissait intimement ces MartinLogan dont il allait, bien plus tard, m’aider à prolonger la vie. Quelqu’un de très, très cool. J’espère qu’il va toujours bien. Derrière ces grands panneaux, il y avait donc aussi des visages, des amitiés, des gens auxquels on pouvait parler d’une alimentation défaillante sans que l’affaire s’achève immédiatement par la recommandation d’un appareil neuf. À vrai dire, le prix et la valeur des choses commençaient déjà à prendre quelques distances.

Tout un chemin. Les enceintes avec des tweeters au plasma dans les années 1980 — un aigu produit sans membrane, ce qui n’est déjà pas une manière tout à fait banale de commencer —, les premiers lecteurs de CD, les pressages incroyables de Dire Straits, les tuners, les lecteurs de cassettes Nakamichi qui retournaient la cassette elle-même au lieu de demander à une tête de lecture de changer de sens. La série RX, dont la RX-505, et son système UDAR : une petite chorégraphie extérieure pour passer de l’autre côté de la bande. On pourrait aujourd’hui se demander à quoi bon. Il fallait la voir.

Et puis les amplis à tubes. À TUBES. Les classes A, les classes B, les salons parisiens et ces guerres de religion dont les marques américaines et les maisons françaises, Cabasse notamment, fournissaient les bannières. Il y avait des fidélités, des doctrines, des choses que l’on ne disait pas. Chez Alain, on n’avait pas le droit de prononcer le mot Bose. La marque existait tout de même à l’extérieur ; à l’intérieur, sa situation théologique était plus délicate.

Brothers in Arms, en 1985, avait offert au CD l’un de ses grands ambassadeurs. Il y avait les disques, évidemment, mais aussi leurs éditions, leurs pressages, les enregistrements que l’on promenait de chaîne en chaîne avec quelque chose de la ferveur réservée aux reliques. Des bibles, des textes sacrés, des révélations ; et des gens capables de vous expliquer, en toute bonne foi, que vous n’aviez pas encore entendu ce que vous veniez d’entendre.

Je ne suis pas un audiophile. J’ai croisé cet univers, j’y ai appris énormément, mais je n’appartiens pas au clergé. Le mélomane n’est pas nécessairement un audiophile ; l’audiophile est très vraisemblablement mélomane, encore que l’on puisse s’interroger sur le moment précis où le morceau cesse d’être de la musique pour devenir un instrument de mesure. Vingt-deux secondes de jazz, cent cinquante fois, en changeant toutes les configurations possibles. Nous avons eu notre époque, nous aussi.

Ce n’est pas de la mélomanie. C’est autre chose. Le morceau, lui, attendra.

Si je reviens à Alain, à Terpsichore, à ce voyage dans le son qui passait aussi par des salons parisiens, des amplis et des querelles dont on pourrait aujourd’hui sourire, c’est précisément parce que je n’en ai pas seulement gardé une liste de marques. Une paire de Quest dans un salon, quelques mesures, cette présence qui fait oublier que l’on est assis devant une chaîne : voilà ce qui m’intéressait, et ce qui revient encore. Des guerres de religion, soit. Encore faut-il qu’à la fin la musique ait son mot à dire.

Quelques lettres, et beaucoup de volts

Mes Quest avaient déjà vécu lorsque je les ai réparées. Des Quest, donc, ni des Quest z ni des reQuest, même si Alain lui-même m’en parlait parfois sous ce dernier nom et que la question d’un remplacement antérieur des stators m’a longtemps laissé perplexe. Je ne sais toujours pas exactement quelle vie leurs panneaux avaient menée avant de passer chez moi. Je sais en revanche très bien ce qu’ils faisaient dans mon salon.

Pour remettre quelques lettres à leur place : la Quest apparaît en 1991, la Quest z en 1993, la reQuest en 1996. Les deux premières raccordent le panneau électrostatique à un haut-parleur de grave de 30 cm autour de 150 Hz ; la dernière fait passer ce raccordement à 180 Hz. L’impédance minimale descend, respectivement, à 2, 1,5 et 1,2 ohm, cette dernière valeur étant donnée à 20 kHz pour la reQuest. Voilà pour la petite différence typographique. L’ampli, lui, a quelques raisons de s’y intéresser de plus près.

Un panneau électrostatique n’est pas un haut-parleur conventionnel agrandi pour impressionner les invités : une membrane très légère, chargée électriquement, travaille entre deux stators. Sur ces hybrides, elle laisse le grave à un haut-parleur dynamique. C’est notamment de cette légèreté, de cette grande surface rayonnante et de cette façon de distribuer le son que procède l’expérience singulière dont je parle ; c’est aussi une charge qui demande à l’électronique de tenir ses promesses, jusque dans des conditions que le nombre de watts, à lui seul, ne décrit pas.

Puis les grands panneaux, capables jusque-là d’occuper l’espace avec une majesté qui n’appartenait qu’à eux, avaient vu leurs ambitions contrariées par un fusible. Un petit fusible, qui sautait instantanément sur l’une des enceintes et dont la modestie apparente ne suffisait pas à me rendre le problème sympathique. C’était en 2018. J’avais échangé les cartes entre les deux pour isoler la panne, et Christian m’avait proposé des cartes d’alimentation de récupération plutôt que de me faire remplacer d’emblée les deux par des neuves.

Pour aller plus loin, il fallait pouvoir mesurer la haute tension : quelque chose de l’ordre de plus ou moins 2 500 volts. Le merveilleux avait donc une alimentation. Il allait falloir s’en occuper, avec quelqu’un qui sache exactement ce qu’il faisait.

Dans le paquet reçu, une carte avait son bloc d’alimentation arraché. Christian pensait pouvoir en retrouver une autre dans ses vieilleries. C’est aussi cela que je retiens de ces échanges : la possibilité de chercher encore, de ne pas considérer comme définitivement disparue une chose qui avait seulement cessé de fonctionner, et quelqu’un, à l’autre bout, qui connaissait suffisamment ces machines pour essayer de leur ménager un avenir. On est assez loin du bouton « remplacer ».

Le Classé CA-201, entre-temps, poursuivait sa propre odyssée. Une heure d’écoute retrouvée, la vie qui reprend possession de la pièce, et le gros ampli qui décide que, finalement, il en a fait assez. Christian soupçonnait les membranes vieillissantes d’avoir perdu du rendement et l’ampli de payer l’effort supplémentaire nécessaire pour retrouver le niveau ; l’image qu’il employait était celle d’une bielle coulée à force de tirer dans les tours avec une caravane derrière. Il y avait peut-être là l’explication de la panne, et assurément une façon de la raconter dont la géographie me convenait assez bien. Vous voyez : cet article est à sa place sur Beyond.

Je n’ai jamais regretté le temps engagé. Encore faut-il préciser que j’en ai engagé peu, au regard de ce dont certains sont capables, et que je n’ai jamais eu le désir de faire de la maintenance de ma chaîne une deuxième existence. Les panneaux chantaient à nouveau. C’était ce que je leur demandais.

Le prix, et ce qui lui survit

Une MartinLogan Prodigy et une Devialet Phantom Ultimate Opéra de Paris dans un salon, à leurs échelles respectives.
Une Prodigy et une Phantom Ultimate Opéra de Paris. Le récit porte sur mes anciennes Phantom Gold ; ce visuel met en regard deux générations de la haute fidélité.

La Prodigy arrive en 2000. Un mètre soixante-dix, environ soixante kilos par enceinte, un panneau incurvé de près de 1,22 m et deux haut-parleurs de grave de 25 cm, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière, dans l’architecture ForceForward. Quatre ohms nominaux, un ohm à 20 kHz. La majesté s’accompagne donc de quelques dispositions pratiques ; elle ne tient ni sur une étagère ni dans la seule promesse d’un ampli « puissant ».

Il serait pourtant dommage d’en conclure que trente ans de MartinLogan ne font que décliner les mêmes complications. En 2005, les Summit et Vantage intègrent l’amplification du grave, qui n’est donc plus à la charge de l’ampli extérieur. Les générations suivantes font encore évoluer le système, jusqu’à la correction acoustique de la pièce sur certains modèles. Selon ce que l’on choisit, on ne ramène chez soi ni la même enceinte, ni le même encombrement, ni tout à fait le même programme pour les dimanches à venir.

L’occasion remet une partie de ces ambitions à des prix terrestres. Pas toujours raisonnables — il faut conserver un peu de considération pour le reste de l’humanité — mais parfois sans rapport avec ce que ces enceintes ont coûté et, surtout, avec ce qu’elles peuvent encore donner. C’est là que je trouve le sujet passionnant : le prix s’est effondré, il n’est pas certain que la valeur ait suivi. Reste à s’assurer que l’exemplaire proposé est encore dépositaire de cette valeur, ce qui suppose autre chose qu’une jolie photographie et un vendeur charmant.

Le devis que j’avais reçu en 2015 pour des stators, des alimentations et des woofers atteignait 5 496 € TTC, rien qu’en pièces. Cela donne une idée assez précise du paysage, même si toute réparation n’impose pas de remplacer l’ensemble de ces éléments ; les cartes de récupération et les réparations ont aussi leur place dans l’histoire. On comprend néanmoins pourquoi une paire à prix miraculeux peut demander que l’on examine le miracle avant de louer un véhicule pour le ramener.

Le guide est fait pour cela. Il rapproche la place dont on dispose, les budgets possibles et les contraintes propres aux modèles, sans prétendre avoir ausculté les enceintes d’une annonce que l’on n’a pas encore trouvée. Les scores sont des appréciations, les prix des ordres de grandeur, l’amplification un budget estimé ; les pièces et le travail d’une éventuelle remise en état viennent encore s’y ajouter. Il y a un risque, que chacun peut décider de prendre, et des situations dans lesquelles il vaut mieux laisser passer l’occasion. Je l’ai fait. Avec assez peu d’enthousiasme, certes, mais je l’ai fait.

Les petits îlots de vérité

Il y a le prix et il y a la valeur des choses. On peut admirer une enceinte récente, apprécier l’intelligence avec laquelle elle s’installe et simplifie l’existence, puis regretter très sincèrement ce que faisait une autre, beaucoup plus vieille, beaucoup moins accommodante et dont personne ne vous avait promis qu’elle allait révolutionner le quotidien. C’est même à peu près là que commence cette histoire.

Dans le vin, on peut tout aimer, tout détester ; les goûts se discutent, les circonstances s’en mêlent, les palais ont leur histoire. Et puis il y a Yquem. Sa supériorité monumentale relève pour moi de quelque chose de parfaitement surnaturel, de ces petits îlots de vérité devant lesquels l’invocation du relatif me paraît soudain manquer un peu d’ambition. (Premier cru supérieur, seul dans sa catégorie au classement de 1855. Les gens avaient déjà quelques soupçons.) On peut n’avoir aucune envie de boire cela. Ce que cela est demeure.

Je ne connais pas assez les autres marques de panneaux pour les embarquer dans cette affaire. Mais l’expérience que produit une électrostatique MartinLogan, sa manière de distiller la musique, de peupler une pièce sans en bousculer les murs, relève pour moi de quelque chose d’absolument à part. On aime, certes, ou on n’aime pas. Je serais seulement très surpris qu’à l’aveugle on la confonde avec le reste ; c’est un pari d’auditeur, pas le compte rendu d’une expérience que je prétendrais avoir organisée.

Mes Phantom Gold sont toujours là, parfaitement à leur place dans le salon. Les Quest, elles, reviennent sans demander la permission, au détour de quelques mesures, avec cette présence et cet enveloppement que les chiffres ont décidément du mal à rappeler. Alors on regarde une paire de Prodigy, on recommence à compter, on essaie de voir si la pièce, l’ampli et le reste de la vie pourraient s’entendre, tout en prenant bien soin de présenter l’affaire comme une réflexion raisonnable sur la valeur des choses.

Il y a quelque chose d’Alain et de Terpsichore dans ce retour obstiné vers les grands panneaux. On peut réparer une alimentation, retrouver un ampli, recommencer à compter les mètres carrés. Ce que ces rencontres ont formé n’a pas eu besoin de pièce de rechange.

Les petits papillons, eux, sont déjà au courant.

Quelques références pour prolonger
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