Un homme devant une porte lumineuse, entre un jardin ancien et Chicago, avec À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

Love and Be Loved

Un homme devant une porte lumineuse, entre un jardin ancien et Chicago, avec À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.
Dark Matter · Saison 2, épisode 5

Il le fallait, sinon j’en aurais conçu un regret d’autant plus terrible qu’il se serait évanoui trop vite. D’où ces quelques mots pour vous enjoindre de regarder cet épisode fascinant, magnifique et terrible de Dark Matter : « Love and Be Loved ». Peu importe que vous connaissiez la série, qu’elle ne vous soit ni familière ni désirable, cet épisode vaut à lui seul que vous lui sacrifiiez le visionnage hébété des treize précédents.

Dark Matter est sans conteste une bonne série, avec ses hauts et ses bas, mais elle vaut ne serait-ce que par son ambition, finalement plus tout à fait aussi naturelle, de capturer quelque chose d’absolu des « choses humaines ». Les protagonistes principaux (no spoiler) de la série, Jason Dessen en tête, se heurtent à des événements dont la puissance et l’essence même bouleversent absolument tout, à commencer par leur rapport à eux-mêmes. Que vous le vouliez ou non, l’empathie la plus médiocre vous propulsera impitoyablement dans un rodéo métaphysique.

Sans rien révéler (ceux qui connaissent la série doivent piaffer à cet instant), Dark Matter joue sur des concepts très abstraits et néanmoins fondamentaux de la « Quantique » (le petit nom de la physique quantique), qui postulent notamment qu’à l’échelle du même nom, les particules et les éléments fondamentaux de la matière changent de nature, pour devenir d’infinis possibles. C’est le concept de la superposition d’états (et après j’arrête), brique fondamentale de la technologie des ordinateurs quantiques, justement, qui tentent de stabiliser des particules (beaucoup) dans deux états simultanés… De quelques centaines de ces particules dans un ordinateur quantique, la série extrapole la superposition d’un objet massif ou plutôt d’un espace à l’intérieur de cet objet. La suite, vous la découvrirez, et elle est vertigineuse.

“The real voyage of discovery consists not in seeking new landscapes, but in having new eyes.”

Marcel Proust — adapted from The Prisoner

Après une saison et demie de péripéties, de puissantes mises en abyme et de culs-de-sac (prononcés coul dé sak) ontologiques, moraux… vient « Love and Be Loved ». Face au dilemme ultime, ce Jason choisit de poursuivre son voyage, de persister à croire et à espérer. Cela le conduit à emprunter une voie qui va le ramener à des facettes de lui-même égarées dans le passé, à se reconstruire et à conquérir ce qui lui était resté étranger si longtemps.

L’épisode rend un hommage appuyé à « À la recherche du temps perdu », dont il est en réalité une très belle exploration. Jason évoque d’ailleurs cette lecture ardue, qui s’apprivoise pour révéler quelque chose d’extraordinaire. Ce moment du récit m’a d’ailleurs paru d’une extrême justesse, tant la lecture de la Recherche est éprouvante, pour des tas de raisons bien différentes…

Pour revenir à notre épisode, il devient évident que toute l’équipe a fondu un putain de plomb en osant un truc pareil. Passées les cinq premières minutes, qui ne seront vraiment là que pour vous assurer que vous êtes sur le bon network et dans la bonne série, on sent tout de suite que quelque chose se passe. L’ambition est folle. Blake Crouch, créateur et showrunner de la série, et Jacquelyn Ben-Zekry, coscénariste de cette deuxième saison et productrice exécutive, façonnent un objet sublime qui n’a aucun besoin de la série pour exister, un stand-alone qui ferait tomber des titans à Sundance ou ailleurs, un concentré éperdu et radical de l’expérience humaine, d’une poésie dont la sobriété démultiplie la magnitude.

J’ai même cherché du côté de son réalisateur Alik Sakharov, directeur de la photographie pendant de longues années avant de passer à la réalisation, et qui joue définitivement sa vie sur ces cinquante-quatre minutes.

Cet épisode, d’ailleurs, est tout entier, lui aussi, maintenu en superposition, ne rendant de comptes à personne, ne flattant l’ego d’aucune communauté, ne se faisant jamais valoir par l’hommage au préjudice de quiconque… Un coup de force qui fait un bien fou dans une époque qui ne cesse d’intimer et de menacer, de vous démettre de votre humanité pour outrage à l’inquestionnable morale des champions du bien. Fuck off !

Il y a un truc un peu dingue à la fin que je ne vous révélerai pas, et qui a son charme si jamais vous deviez regarder l’épisode par pure curiosité sans rien savoir de la série, mais qui, dans l’autre cas, est là aussi très culotté. Un sacré risque parce que la petite pirouette aurait pu ruiner tout le reste. Rien de tel, ça marche, et ça conforte au contraire toute la thèse de l’épisode. Qu’est-ce que vous foutez encore là ?


Commentaires

Laisser un commentaire